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Invasion de l’Ukraine et conséquences agricoles : et si la réponse était bio et locale ?

La guerre en Ukraine agite pour l’agriculture les mêmes craintes que pour l’énergie : hausses de prix et pénuries. Les premières sont objectives et proviennent de la réaction des marchés internationaux déjà hypertendus par le coût de l’énergie. Quant aux pénuries, elles ne sont pas encore à l’ordre du jour en Europe, les stocks utilisés en ce moment provenant des récoltes de l’an dernier.


En y regardant bien, la crise actuelle remet plutôt en cause le maintien d’un système basé sur les élevages intensifs dépendants des importations à bas prix et de la spéculation sur les marchés globalisés. En Europe, le système agroalimentaire conventionnel repose en effet essentiellement sur l’importation de l’alimentation pour le bétail[1]. Par ailleurs, en Wallonie, 30% de la production de céréales produites en agriculture conventionnelle est dévolue aux agrocarburants[2].


La guerre soulève dès lors des questions stratégiques : pourquoi l’agriculture européenne est-elle aussi dépendante des conditions géopolitiques de pays tiers ? Comment sortir au plus vite de cette dépendance ? Comment sortir de cette crise en renforçant le bien-être des agricultrices et agriculteurs écrasés par ce système dominé par les marchés ?


La réponse est pourtant « simple » et logique. Elle réside dans un système agroalimentaire[3] résilient, plus proche des consommateurs et plus vertueux dans tous les pays. A ce titre, l’agriculture biologique locale et autonome est un des outils qui peut répondre à ces défis en nous protégeant des prochaines crises.


Dans ses fondements, l’agriculture biologique s’intègre parfaitement dans un système alimentaire qui viserait une autonomie accrue aux intrants importés (pesticides, engrais de synthèse,...) et aux aliments pour l’élevage, une plus grande indépendance aux prix du marché et un circuit plus court entre producteurs et consommateurs.

 

La tentation de la fuite en avant


Pourtant, nombreux sont les acteurs de l’agroalimentaire européen à répondre à la crise en demandant l’inverse : une révision des objectifs de durabilité et d’autonomie des exploitations – déjà faibles - fixés par l’Europe dans son Green Deal. L’objectif étant de tenter de faire face à la crise… en augmentant la production à coups d’intrants importés et faisant in fine la part belle aux intermédiaires.


En Belgique aussi, la tentation est grande de revoir dans l’urgence des plans longtemps négociés et pesés, en vue d’augmenter la production agricole, de détendre les marchés et faire face au spectre des pénuries. De telles mesures risquent d’aggraver les crises majeures déjà en cours, en lien avec le climat, la biodiversité, l’environnement et de sécurité alimentaire partout dans le monde.


Augmenter la production européenne de manière « brute » reviendrait au final à augmenter notre dépendance aux pays tiers : cultiver plus pour produire plus passe notamment par une importation massive d’engrais minéraux en grande partie importés… notamment de Russie. Et toute solution qui oublierait cet aspect systémique des choses est vouée à l’échec.

 

Bio et local : passer des textes aux actes


La stratégie « de la ferme à la table » de l’UE est un très bon début de réponse pour tendre vers des territoires et des exploitations plus résilientes. En Wallonie, le Plan Bio 2030 vise à convertir 30% de la surface agricole utile en bio d’ici à 2030. C’est un élément-clé pour créer un système alimentaire vertueux.


L’agriculture biologique poursuit en effet deux objectifs majeurs : premièrement, une production agricole qui respecte les sols, l’eau, l’air, la biodiversité, la santé du consommateur et celle du producteur. Deuxièmement, la recherche d’une autonomie accrue des exploitations agricoles vis-à-vis des intrants et des importations. En bio, pas de pesticide ni d’engrais de synthèse, gourmands en énergie et néfastes pour les écosystèmes. En bio, les systèmes d’élevages reposent sur une utilisation maximale des pâturages[4], ressources locales par excellence.


Les productions bios et locales sont encore souvent vues comme un luxe, une variable d’ajustement. C’est particulièrement le cas des productions fortement mondialisées, comme les céréales et les oléagineux. Quand tout « va bien », les produits à bas coûts importés sont la norme. La crise bouleverse les choses. Ainsi, un agriculteur bio wallon qui peinait à vendre son colza avant la crise se voit maintenant courtisé par les distributeurs. A l’inverse, les produits bio sont aujourd’hui boudés par les consommateurs finaux qui tentent de boucler les fins de mois face à l’inflation galopante. Pourtant, la valorisation de ces productions pourrait garantir une autonomie et une résilience accrues de la Wallonie et de l’UE.


L’agriculture biologique et locale est présentée dans tous les plans officiels comme une solution d’avenir[5]. En pratique, elle manque clairement de soutien et de perspective de long terme. Les agricultrices et agriculteurs sont des gens responsables. Ils travaillent tous les jours d’arrache-pied et sont nombreux à vouloir avancer vers plus de résilience. Il faut leur en donner les moyens.


Aujourd’hui, les prix d’achat du bio au producteur flirtent avec ceux du conventionnel, ne reflétant pas les externalités du système agroalimentaire globalisé sur l’environnement et la santé. Cette situation est absurde. Si elle dure, il y a peu de chance d’atteindre un jour les objectifs du plan bio 2030.


Cette crise est une occasion de recréer une réelle souveraineté alimentaire[6] européenne, belge et wallonne respectueuse de tous les acteurs de la chaîne et de notre environnement. Ne la gâchons pas par des réflexes productivistes qui ne correspondent plus aux défis actuels !


UNAB

Namur, le 31/03/2022


[1] Les élevages européens absorbent 60 % des céréales et près de 70 % des oléo-protéagineux consommés en Europe, dont la plupart est importée. Source : IDDRI, Guerre en Ukraine : quelles implications pour l’Europe face aux enjeux de sécurité alimentaire ? – 9 mars 2022 [2] Au niveau européen, l’UE transforme par exemple, chaque jour, 10 000 tonnes de blé en agrocarburants. Source : Transport & Environment, Food not fuel : why biofuels are a risk to food security, 24 mars 2022. https://www.transportenvironment.org/discover/food-not-fuel-why-biofuels-are-a-risk-to-food-security/ [3] Le système agroalimentaire repose sur les agricultrices et agriculteurs mais dépend surtout du comportement des autres maillons du système : distributeurs, acheteurs, transformateurs, agrochimie,… [4] Au moins 60% de la ration journalière des herbivores doit provenir de fourrages, et au moins 60% proviennent /de la ferme elle-même ou d’exploitations bio locales. [5] Le Green Deal européen et sa stratégie « de la ferme à la fourchette », le plan fédéral de développement durable, les plans air-climat-énergie wallon et belge, la stratégie bio wallonne 2030, la stratégie PAC 2023-2027, les rapports du GIEC… [6] La souveraineté alimentaire, souvent confondue avec la sécurité alimentaire, est vue comme le droit des peuples à une alimentation saine produite avec des méthodes durables, et le droit des peuples de définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires.

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